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cloche, les sanglots, les rires, le grincement des cordages, la note stridente des commandements, l’effarement des retardataires, les « Houp ! » les « Hop, là ! » les « A toi ! » des hommes lançant des paquets à toute volée du port à la cale, les claques rieuses de la vague sur le flanc du bateau, tout cela se confondait en un effroyable tapage qui, fatiguant le cerveau, le laissait incertain sur ses véritables sensations.

J’étais de ceux qui, jusqu’à la dernière minute, jouissent des adieux, des mains serrées, des projets de retour, des baisers, et qui, la vision finie, se jettent éperdus et sanglotants sur leur couchette.

Je restai trois jours en effroyable désespérance, pleurant des larmes lourdes, des larmes qui brûlent la joue. Puis le calme se fit, ma volonté surmonta ma douleur.


Je me levai le quatrième jour, vers sept heures du matin, pour aller prendre l’air sur le pont. Il faisait un froid lupal.

Je me promenais, croisant une dame vêtue de noir et le visage douloureusement résigné. La mer était sournoise, sans couleur et sans flots. Tout d’un coup, une vague rageuse se précipita si violemment contre notre bateau que nous fûmes renversées toutes deux. Je m’étais de suite cramponnée au pied d’un banc ; mais la pauvre fut lancée en avant.

M’étant relevée d’un bond, j’arrivai assez à temps pour la retenir par sa jupe. Aidée de ma femme de chambre et d’un matelot, nous empêchâmes la malheureuse de filer dans l’escalier la tête la première.

Très endolorie, un peu confuse, elle me remercia d’une voix si douce, si lointaine, que mon cœur se prit à battre d’émotion. « Vous auriez pu vous tuer,