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Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 2, 1926.djvu/73

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LA TENTATION DU DÉSESPOIR

ai porté la tristesse. Chacun reçoit sa part de lumière : de plus zélés, de plus instruits ont sans doute un sentiment très vif de l’ordre divin des choses. Pour moi, dès l’enfance, j’ai vécu moins dans l’espérance de la gloire que nous posséderons un jour que dans le regret de celle que nous avons perdue. (Son visage se durcissait à mesure, un pli de colère se creusait sur son front.) Ah ! mon père, mon père ! J’ai désiré écarter de moi cette croix ! Est-ce possible ! Je la reprenais toujours. Sans elle, la vie n’a pas de sens : le meilleur devient un de ces tièdes que le Seigneur vomit. Dans notre affreuse misère, humiliés, foulés, piétinés par le plus vil, que serions-nous, si nous ne sentions au moins l’outrage ! Il n’est pas tout à fait maître du monde, tant que la sainte colère gonfle nos cœurs, tant qu’une vie humaine, à son tour, jette le Non Serviam à sa face.

Des mots se pressaient dans sa bouche, sans proportion avec les images intérieures qui les suscitaient. Et ce flot de paroles chez un homme naturellement silencieux trahissait presque le délire.

— Je vous arrête, dit froidement l’abbé Menou-Segrais. Je vous ordonne de m’entendre.