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LA TENTATION DU DÉSESPOIR

pierre d’une fronde, et le chiourme qui le reconduit à sa cellule ne jette sur le lit qu’une espèce de cadavre. Mais, quand il ouvre les yeux, dans la nuit profonde et douce, le misérable connaît tout à coup qu’il est étranger parmi les hommes.

Rarement Mouchette prit le temps de s’observer avec quelque sollicitude : elle n’y trouve aucun plaisir. Sur un tel sujet, son inexpérience est grande ; elle ressemble à la candeur. Si loin qu’elle remonte dans le passé, elle n’a connu des scrupules et des remords que cette gêne vague — la crainte du péril, ou son défi, — la conscience obscure d’être pour un moment hors la loi, l’instinct tout entier en éveil de l’animal loin de son gîte, sur une route inconnue. À cette minute même rien ne l’occupe que le danger mystérieux entrevu quelques instants plus tôt, la volonté qui a brisé la sienne, le prêtre ridicule, connu de tous, salué dans la rue, familier, qui lui a vu plier les genoux.

Ce souvenir est encore si fort qu’il écarte tous les autres : elle s’est heurtée à un obstacle, et l’obstacle, c’est ce prêtre. Jadis une telle évidence eût réveillé sa colère et tendu les mille réseaux de sa ruse. Ce qui la tient cette fois