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Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 2, 1926.djvu/31

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LA TENTATION DU DÉSESPOIR

ment confondue avec d’autres vieilles histoires oubliées depuis longtemps, à moins qu’elles n’eussent été jamais connues. Avant qu’elle en comprît le sens, Mouchette sentit son cœur se serrer, comme à une brusque descente, et cette surprise qui fait hésiter le plus étourdi, au seuil d’une demeure profonde et secrète. Puis ce fut des noms entendus, familiers, ou seulement pleins d’un souvenir vague, de plus en plus nombreux, s’éclairant l’un par l’autre, jusqu’à ce que la trame même du récit apparût en dessous. Humbles faits de la vie quotidienne, sans aucun éclat, pris dans la malice la plus commune — comme des cailloux dans leur gaine de boue, — mornes secrets, mornes mensonges, mornes radotages du vice, mornes aventures qu’un nom soudain prononcé illuminait comme un phare, puis retombant dans des ténèbres où l’esprit n’eût rien distingué encore mais qu’une espèce d’horreur sacrée dénonçait comme un grouillement de vies obscures. Tandis que Mouchette, une fois de plus, se sentait entraînée malgré sa volonté et sa raison, c’était cette horreur même qui vivait et pensait pour elle. Car, à la frontière du monde invisible, l’angoisse est un sixième sens, et douleur et