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Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 2, 1926.djvu/221

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LE SAINT DE LUMBRES

comme les ans, les jours, les heures, s’appellent et se répondent !… Un clair matin de vacances, où retentit le beau son de cuivre d’une bassine à confitures…, un soir où coule une eau limpide et glacée, sous un feuillage immobile…, le regard surpris d’une cousine blonde, à travers la table familiale, et la petite poitrine haletante…, et puis tout à coup — le demi-siècle franchi d’un bond — les premières morsures de la vieillesse, un rendez-vous dénoué…, le grand amour, chèrement gardé, pas à pas défendu, disputé, jusqu’à la dernière minute, lorsque les lèvres du vieil amoureux pressent une bouche mobile et furtive, demain féroce… C’est là sa vie — tout ce que le temps épargne — qui dans son passé garde encore forme et figure ; le reste n’est rien, son œuvre, ni la gloire. L’effort de cinquante années, sa carrière illustre, trente livres célèbres… Hé quoi ! cela compte-t-il si peu ?… Que de niais vont s’écriant que l’art… Quel art ? Le merveilleux jongleur en connaît seulement les servitudes. Il l’a porté comme un fardeau. L’harmonieux bavard qui n’a parlé que de lui ne s’est pas exprimé une fois. L’univers, qui croit l’aimer, ne sait que ce qui le déguise. Il est exilé de ses livres et, par avance,