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Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 2, 1926.djvu/201

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LE SAINT DE LUMBRES

colie. Cependant, Saint-Marin la vit à peine ; il regardait deux gros souliers béants, verdis par l’âge, l’un debout, drôlement campé, l’autre à plat, montrant ses clous rouillés, son cuir gondolé, le retroussis de sa semelle, deux pauvres souliers, pleins d’une lassitude infinie, plus misérables que des hommes.

— Quelle image ! dit-il à voix basse ; quelle ridicule et merveilleuse image !

Il pensait à la fuite circulaire de toute vie humaine, au chemin vainement parcouru, au suprême faux pas. Qu’était-il allé chercher si loin, ce vagabond magnanime ? La même chose qu’il attendait lui-même, au milieu des objets familiers, ses chères estampes, ses livres, ses maîtresses et ses courtisans, dans l’hôtel de la rue de Verneuil, où mourut Mme de Janzé. Jamais le patriarche du néant, à ses meilleures heures, ne s’éleva plus haut qu’un lyrique dégoût de vivre, un nihilisme caressant. Néanmoins, sa gorge se serra, son cœur battit plus vite.

Alors, il parla d’abondance.

— Nous sommes ici, dit-il, dans un lieu consacré, aussi vénérable qu’un temple. Si le vaste monde est un champ clos, la place vaut