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Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 2, 1926.djvu/151

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LE SAINT DE LUMBRES

vous suis ; c’est Dieu qui vous inspirait tout à l’heure. Allons ! retournons ensemble à la maison. Allez rendre à sa mère le petit mort.

Le curé de Lumbres le regarde avec stupeur, passe sa main sur son front, cherche à comprendre… Même pour un moraliste, le tragique, l’étonnant oubli !… Hé quoi ! il ne se souvient plus ?…

— Voyons, mon ami, mon vénérable ami, répète-t-il, est-ce à moi de vous rappeler ce que tout à l’heure, à cette place ?…

Il s’est souvenu. Le dernier appel de la miséricorde, la promesse éblouissante qui l’eût sauvé, et qu’il n’a entendue qu’avec méfiance, au lieu d’obéir comme l’enfant dont les petites mains font de grandes choses qu’il ignore, est-il possible ? Il faut qu’un autre la rappelle. L’idée fixe à laquelle depuis deux jours et deux nuits, le misérable enchaînait sa pensée — ô rage ! — peut-être au moment de la délivrance, et par quelle main ! s’est emparée de lui tout entier. À la minute décisive, à la minute unique de son extraordinaire vie — dérision souveraine, absolue — il n’était plus qu’un pauvre animal humain, puissant seulement pour souffrir et crier.