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SOUS LE SOLEIL DE SATAN

depuis quelques mois qu’on s’opposât à ses fantaisies. Elle avait donc quitté l’estaminet de la « Jeune France », ayant refusé la compagnie du gars Rabourdin. Si tard qu’elle se fût mise en route, elle aurait pu aisément regagner Campagne avant dix heures du soir, mais, traversant la grand’route d’Étaples, elle s’était, selon une habitude déjà ancienne, un peu détournée pour longer le parc de Cadignan. Combien de temps, sans nulle crainte, mais remâchant seulement ses souvenirs, les deux poings sous le menton, accotée à la haie, ses pieds dans la boue, elle avait pesé le pour et le contre, comme toujours, d’une cervelle froide et d’un cœur ardent ? Vaincue, jetée hors de son rêve, tenue à jamais pour une pauvre fille obsédée de vains fantômes — condamnée à la pitié perpétuelle — dépouillée de tout, même de son crime… Et la seule consolation de sa petite âme farouche était encore de revoir, à la même heure inoubliable, cette route, qu’elle avait parcourue au cours d’une nuit unique, la barrière à présent close, le détour mystérieux de l’avenue, et là-bas — tout au fond — les grands murs pleins de silence, où veillait le mort inutile, son muet témoin.