Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 2, 1926.djvu/10

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
18
SOUS LE SOLEIL DE SATAN

menteur, et il le savait bien. Ou, plutôt, peut-être ne l’entendait-il même pas. Car plus haut qu’aucune voix humaine criait vers lui la douleur sans espérance, dont elle était consumée.

— Je venais par la route de Sennecourt, poursuivit-elle avec volubilité, mais j’ai fait un détour vers Corzargues. Cela vous étonne, c’est très naturel : je ne puis dormir la nuit… Je n’ai pas d’autre raison… Mais vous, reprit-elle, avec une soudaine colère, un saint homme du bon Dieu, ça ne va pas s’embusquer au coin des haies pour surprendre les filles… À moins que…

Elle cherchait sur le visage pénible la moindre trace d’irritation ou d’embarras qui pût déchaîner de nouveau son rire, mais ce rire s’éteignit dans sa gorge, car elle n’y vit rien, absolument rien qui lui permît de croire d’avoir été seulement entendue. En sorte que, reprenant la parole, son regard démentait déjà sa voix, qui — elle encore — raillait :

— Je vois que la plaisanterie ne vous va pas, dit-elle. Que voulez-vous ? j’aime rire… Est-ce défendu ? J’ai déjà tant ri !

Elle soupira, puis reprit, d’un autre accent :

— C’est bon. Nous n’avons plus grand’chose à nous dire, j’espère ?