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Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 1, 1926.djvu/59

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HISTOIRE DE MOUCHETTE

La maîtresse de Gallet !… À la barbe du papa, sans doute ?

— À Paris, quand je voudrai ! bégaya-t-elle à travers ses larmes… oui ! à Paris.

Les dix petites griffes grinçaient sur la table, où elle appuyait ses mains. La rumeur des idées dans sa cervelle l’étourdissait ; mille mensonges, une infinité de mensonges y bourdonnaient comme une ruche. Les projets les plus divers, tous bizarres, aussitôt dissipés que formés, y déroulaient leur chaîne interminable, comme dans la succession d’un rêve. De l’activité de tous les sens jaillissait une confiance inexprimable, pareille à une effusion de la vie. Une minute, les limites même du temps et de l’espace parurent s’abaisser devant elle, et les aiguilles de l’horloge coururent aussi vite que sa jeune audace… N’ayant jamais connu d’autre contrainte qu’un puéril système d’habitudes et de préjugés, n’imaginant pas d’autre sanction que le jugement d’autrui, elle ne voyait pas de bornes au merveilleux rivage où elle abordait en naufragée. Si longtemps qu’on en ait goûté la délectation amère et douce, la mauvaise pensée n’est point capable d’émousser par avance l’affreuse joie du mal enfin saisi, possédé — d’une première révolte pareille à une seconde naissance. Car le vice pousse au