Ouvrir le menu principal

Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 1, 1926.djvu/58

Cette page a été validée par deux contributeurs.
66
SOUS LE SOLEIL DE SATAN

ne trompa point la prudente petite fille, qui suivait tous ses mouvements d’un œil attentif — mesurant la largeur de la table qui la séparait de son amant — son cœur battant bien fort, et les paumes moites et glacées. Mais elle se sentait légère comme une biche.

Certes, Cadignan eût fait bon marché jadis d’une maîtresse ou deux. La veille encore, il avait été plus sensible à la honte d’être pris en flagrant délit de mensonge par un ridicule adversaire qu’à la crainte de perdre une Mouchette blonde. Il ne doutait point non plus qu’elle l’eût livré et, dans son égoïsme ingénu, il lui reprochait cette faiblesse comme un crime, et ne l’avait point pardonnée. Toutefois le nom de l’homme qu’il haïssait le plus, d’une solide haine de rustre, l’avait remué jusqu’au fond.

— Pour une gamine, dit-il, tu ne te laisses pas prendre sans vert… Bon sang ne peut mentir, après tout. Le papa vend de la mauvaise bière, et la fille… On vend ce qu’on a.

Elle essaya de secouer la tête d’un air de bravade ; mais encore mal aguerrie, l’ignoble injure, frappée de près, la fit un instant plier : elle sanglota.

— Tu en entendras bien d’autres, si tu vis longtemps, continua paisiblement le marquis.