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Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 1, 1926.djvu/55

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HISTOIRE DE MOUCHETTE

coins de la vieille salle, comme un cri de guerre, la seule note de cristal.

Le visage de Cadignan s’empourpra. Toujours riant, elle dit, essoufflée :

— Mon père s’est moqué de vous… L’avez-vous cru ?

L’audace du mensonge éloignait tout soupçon. L’invraisemblable se passe de preuves. Le marquis ne douta pas qu’elle eût dit vrai. D’ailleurs la colère l’étranglait.

— Tais-toi ! s’écria-t-il en frappant du poing sur la table.

Mais elle riait encore à coups mesurés, prudemment, les paupières mi-closes, ses deux petits pieds rassemblés sous sa chaise, prête à s’échapper d’un bond.

— Tonnerre de nom d’un chien ! Tonnerre ! répétait la pauvre dupe, secouant la banderille invisible.

Un moment son regard rencontra celui de sa maîtresse, et tout de même il flaira le piège.

— Nous verrons bien qui dit vrai, conclut-il, bourru. Si ton benêt de père s’est moqué de moi, je lui casse les reins ! Et maintenant, la paix !

Mais elle ne désirait que le voir bien en face, l’épier sous ses longs cils, jouir de sa confusion, toute pâle de se sentir si dangereuse et si rusée, aussi forte qu’un homme.