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Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 1, 1926.djvu/51

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HISTOIRE DE MOUCHETTE

me serais enfoncé mes ciseaux dans la gorge, je me serais égorgée devant lui, exprès, sur la nappe ! Vous ne me connaissez pas, tous les deux. Va ! les malheurs ne font que commencer !

Elle tâchait d’enfler sa voix frêle, frappant du poing sur la table, à petits coups secs et répétés, un peu risible dans sa colère, avec ce rien d’emphase dont les plus sincères des femmes s’étourdissent, avant d’oser prendre parti.

Cadignan, sans l’interrompre, l’admirait au contraire pour la première fois. Un autre sentiment que le désir, une espèce de sympathie paternelle jamais éprouvée jusqu’alors, l’inclinait vers l’enfant révoltée, plus âpre et plus fière que lui, son compagnon féminin… Quoi !… Peut-être un jour ?… Il la regarda bien en face, et sourit. Mais elle se crut bravée.

— J’ai tort de me fâcher, dit-elle froidement. Cela devait être. Oui, j’aurais fini par mourir dans leur maison de briques et leur jardin de poupée… Mais vous, Cadignan (lui jetant son nom comme un défi), je vous aurais cru un autre homme.

Elle se raidissait pour achever la phrase avant que sa voix ne se brisât. Si hardie et confiante qu’elle s’efforçât de paraître, elle ne voyait depuis un moment nulle autre issue que