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HISTOIRE DE MOUCHETTE

— Après la visite du papa, la foudre suspendue sur ma tête — à une heure du matin chez moi — tu mériterais d’être battue !

— Dieu ! que je suis fatiguée ! fit-elle. Il y a une ornière dans l’avenue ; je suis tombée deux fois dedans. Je suis mouillée jusqu’aux genoux… Donne-moi à boire, veux-tu ?

Jusqu’alors, une parfaite intimité, et même quelque chose de plus, n’avait rien changé au ton habituel de leur conversation. « Monsieur », disait-elle encore. Et parfois « monsieur le marquis ». Mais cette nuit elle le tutoyait pour la première fois.

— On ne peut pas nier, s’écria-t-il joyeusement, tu as de l’audace.

Elle prit gravement le verre tendu et s’efforça de le porter à sa bouche sans trembler, mais ses petites dents grincèrent sur le cristal, et ses paupières battirent sans pouvoir retenir une larme qui glissa jusqu’à son menton.

— Ouf ! conclut-elle. Tu vois, j’ai la gorge serrée d’avoir pleuré. J’ai pleuré deux heures sur mon lit. J’étais folle. Ils auraient fini par me tuer, tu sais… Ah ! oui, de jolis parents i j’ai là ! Ils ne me reverront jamais.

— Jamais ? s’écria-t-il, ne dis pas de bêtises, Mouchette (c’était son nom d’amitié). On ne laisse pas les filles courir à travers les champs,