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Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 1, 1926.djvu/34

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SOUS LE SOLEIL DE SATAN

Malorthy… Chose étrange ! pour la première fois, elle avait ressenti quelque angoisse, non pas à la pensée de l’abandon, mais de sa future solitude. La trahison ne lui faisait pas peur, elle n’y avait jamais rêvé. Cette petite vie bourgeoise, respectable, l’honnête maison de briques, la brasserie bien achalandée avec le moteur à gaz pauvre — la bonne conduite qui porte en elle sa récompense — les égards que se doit à soi-même une jeune personne, fille de commerçant notable, — oui, la perte de tous ces biens ensemble ne l’inquiétait pas une minute. Pour la voir en robe du dimanche, sagement peignée, pour entendre son rire vif et frais, le père Malorthy ne doutait point que sa demoiselle fût accomplie, « élevée comme une reine », disait-il parfois, non sans fierté. Il disait encore : « J’ai ma conscience, cela suffit. » Mais il ne confronta jamais que sa conscience et son grand livre.

Le vent fraîchit : au loin les fenêtres à petits carreaux flambèrent une à une ; l’allée sablée ne fut plus au dehors qu’une blancheur vague, et le ridicule petit jardin s’élargit et s’approfondit soudain sans mesure, à la dimension de la nuit… Germaine s’éveilla de sa colère, comme d’un rêve. Elle sauta du lit, vint écouter à la porte, n’entendit plus rien que l’habituel ron-