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Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 1, 1926.djvu/219

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LA TENTATION DU DÉSESPOIR

plus de quelques pas. C’est que l’abbé Donissan le suivait çà et là de son regard ténébreux. Et maintenant les lèvres ne remuaient plus dans sa face immobile.

Ce que le visage exprimait désormais, c’était d’ailleurs moins la crainte qu’une curiosité sans bornes. On eût pu dire la haine, mais la haine suscite une flamme dans le regard humain. L’horreur, mais l’horreur est passive, et aucun cri d’angoisse ou de dégoût n’eût desserré les mâchoires refermées sur une résolution farouche. Le vain appétit de savoir n’a pas non plus cette dignité souveraine. Encore humble dans son triomphe, à chaque instant plus complet et plus sûr, le vicaire de Campagne ne doutait point qu’une victoire sur un tel adversaire est toujours précaire, fragile, de peu de durée. Qu’importe de voir un instant l’ennemi à ses pieds, à sa merci ? Mais c’est là le tueur d’âmes, auquel il faut arracher quelqu’un de ses secrets.

Tout à coup l’étrange marcheur s’arrêta net, comme s’il eût, dans ses gesticulations, resserré d’invisibles liens, tel qu’un taureau garrotté. Sa voix, un moment plus tôt montée jusqu’au ton le plus aigu, reprit son habituel accent, et il prononça les paroles suivantes, avec une certaine simplicité :