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Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 1, 1926.djvu/209

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LA TENTATION DU DÉSESPOIR

(Mais s’il peut retenir telle parole imprudente, comment tarir ce flot de larmes ?)

— Arrêtons-nous un moment, propose le maquignon, détournant discrètement les yeux du pauvre prêtre secoué de sanglots. Ne vous gênez pas : c’est la fatigue, vous êtes rendu. Je connais ça : d’une manière ou d’une autre, il faut que ça crève.

Mais il ajoute aussitôt, riant à demi :

— Sans reproche, monsieur le curé, vous venez de loin ! vous avez quelques lieues dans les jambes !…

Il étend par terre, à la crête d’un talus, son manteau de gros drap. Il y couche presque de force son compagnon.

Que le geste de ce rude Samaritain est attentif, délicat, fraternel ! Quel moyen de résister tout à fait à cette tendresse inconnue ? Quel moyen de refuser à ce regard ami la confidence qu’il attend ?

Et toutefois le misérable prêtre, si étrangement humilié, résiste encore, rassemble ses dernières forces. Si épaisse que soit la nuit qui l’enveloppe, au dehors et au dedans, il se juge avec sévérité, s’estime puéril et lâche, déplore ce ridicule scandale, l’odieux de ces larmes stupides. Qu’il le veuille ou non, il est difficile de ne point rattacher cette aventure, à peine moins