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LA TENTATION DU DÉSESPOIR

fond de tant de cœurs, qui paraissaient vides à jamais, entreprit d’arracher de lui-même cette espérance. Son subtil martyre, si parfaitement mêlé à la trame de la vie, finissait par se confondre avec elle.

Ce fut les premiers jours comme une fureur de se contredire et de se renier. Les lectures, dans lesquelles il avait trouvé jusqu’alors non pas seulement sa joie, mais sa force, furent abandonnées, reprises, de nouveau abandonnées. Prenant pour prétexte un reproche affectueux de l’abbé Menou-Segrais, il commença d’annoter et commenter le Traité de l’Incarnation. Il faut avoir tenu entre ses mains ce livre d’une édition assez rare du dix-huitième siècle, l’un des joyaux de la bibliothèque du curé de Campagne, dont la grosse écriture de l’abbé Donissan emplit les marges ! La gaucherie de ces notes, le soin naïf que le pauvre prêtre a pris de renvoyer aux textes par des indications d’une précision un peu comique — tout, jusqu’aux solécismes de son élémentaire latin, est la preuve d’un tel effort que le plus cruel n’oserait sourire. Encore savons-nous que ces remarques ne font que résumer un travail beaucoup plus important — assurément aussi vain — aujourd’hui perdu, et qui moisit sans doute au fond de quelque tiroir, témoin tragique et