Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 1, 1926.djvu/171

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
179
LA TENTATION DU DÉSESPOIR

bourdonnement aigu remplissait maintenant ses oreilles, comme s’il eût glissé à pic dans une eau profonde. À travers ses paupières serrées, deux fois, trois fois, une flamme brève et haute jaillit, puis ses tempes battirent à coups si rapides que sa tête douloureuse vibra. La chaîne était entre ses doigts raidis à chaque coup plus souple et plus vive, étrangement agile et perfide, avec un bruissement léger. Jamais celui qu’on appela le saint de Lumbres n’osa depuis forcer la nature d’un cœur si follement téméraire. Jamais il ne lui porta tel défi. La chair de ses reins n’était qu’une plaie ardente, cent fois mâchée et remâchée, baignée d’un sang écumant, et cependant toutes ces morsures ne faisaient qu’une seule souffrance — indéterminée, totale, enivrante — comparable au vertige du regard dans une lumière trop vive lorsque l’œil ne discerne plus rien que sa propre douleur éblouissante… Tout à coup, la chaîne trop tôt brandie, se repliant sur elle-même, faillit échapper à sa main et le frappa rudement à la poitrine. Le dernier maillon l’atteignit au-dessous du sein droit avec une telle force qu’il y fit voler un lambeau de chair comme un copeau sous la varlope. La surprise, plutôt que la souffrance même, lui arracha un cri aigu, vite étouffé, tandis qu’il levait encore la discipline