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LA TENTATION DU DÉSESPOIR

discrètement devant lui, le saint, rouge de confusion, garda le silence…

— J’ai fait aussi dans mon temps quelques folies, disait-il un soir à l’abbé Dargent, qui lui faisait lecture d’un chapitre de la vie des Pères du Désert… Et comme l’autre l’interrogeait du regard, il reprit avec un sourire plein d’embarras, mais aussi d’innocente malice :

— Voyez-vous, les jeunes gens ne doutent de rien : il faut bien qu’ils jettent leur gourme.

À présent, debout au pied du petit lit, il frappait et frappait sans relâche, d’une rage froide. Aux premiers coups, la chair soulevée laissa filtrer à peine quelques gouttes de sang. Mais il jaillit tout à coup, vermeil. Chaque fois la chaîne sifflante, un instant tordue au-dessus de sa tête, venait le mordre au flanc, et s’y reployait comme une vipère : il l’en arrachait du même geste, et la levait de nouveau, régulier, attentif, pareil à un batteur sur l’aire. La douleur aiguë, à laquelle il avait répondu d’abord par un gémissement sourd, puis seulement de profonds soupirs, était comme noyée dans l’effusion du sang tiède qui ruisselait sur ses reins et dont il sentait seulement la terrible caresse. À ses pieds une tache brune et rousse s’élargissait sans qu’il l’aperçût. Une brume rose était entre son regard et le ciel livide, qu’il