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Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 1, 1926.djvu/159

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LA TENTATION DU DÉSESPOIR

qui, comme sainte Scholastique, obtint tant parce qu’il avait aimé davantage, n’eut même pas la force, en ce tragique moment, de lever les yeux vers la Croix, par laquelle tout est possible. Cette simple pensée, la première dans une âme chrétienne, et qui paraît inséparable du sentiment de notre impuissance et de toute véritable humilité, ne lui vint pas.

« Nous avons dissipé la grâce de Dieu, répétait au dedans de lui une voix étrangère, mais avec son propre accent, nous sommes jugés, condamnés… Déjà je ne suis plus : j’aurais pu être ! »

Vingt ans plus tard, au P. de Charras, futur abbé de la Trappe d’Aiguebelle, qui se plaignait amèrement à lui de la solitude intérieure où il était tombé, doutant même de son salut, le curé de Lumbres disait, les yeux pleins de larmes :

— Je vous en prie, taisez-vous… Vous ne savez pas combien certains mots me sollicitent, et même sur mon lit de mort, et dans la main du Seigneur, je ne pourrais les entendre impunément.

Mais, comme le Père insistait, suppliait qu’on l’écoutât jusqu’au bout, en appelant à sa charité pour les âmes, il le vit se dresser tout à coup, le regard égaré, la bouche dure, la main convulsive-