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Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 1, 1926.djvu/135

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LA TENTATION DU DÉSESPOIR

avec une attention singulière. Il conclut d’une voix suppliante, presque désespérée :

— Ainsi ne remettez pas à plus tard… Il est temps… Cette nuit, je vous assure… Vous ne pouvez pas savoir…

L’abbé Menou-Segrais se leva si vivement de son fauteuil que le pauvre prêtre, cette fois, pâlit. Mais le vieux doyen fit quelques pas vers la fenêtre, appuyé sur sa canne, l’air absorbé. Puis, se redressant tout à coup :

— Mon enfant, dit-il, votre soumission me touche… J’ai dû vous paraître brutal, je vais l’être de nouveau. Il ne m’en coûterait pas beaucoup de tourner ceci de cent manières : j’aime mieux encore parler net. Vous venez de vous remettre entre mes mains… Dans quelles mains ? Le savez-vous ?

— Je vous en prie… murmura l’abbé, d’une voix tremblante.

— Je vais vous l’apprendre ; vous venez de vous mettre entre les mains d’un homme que vous n’estimez pas.

Le visage de l’abbé Donissan était d’une pâleur livide.

Que vous n’estimez pas, répéta l’abbé Menou-Segrais. La vie que je mène ici est en apparence celle d’un laïque bien renté. Avouez-le ! Ma demi-oisiveté vous fait honte.