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Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 1, 1926.djvu/110

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SOUS LE SOLEIL DE SATAN

n’est pas le moindre, et je voudrais que la prudence dont vous parlez n’eût jamais grandi aux dépens de la fermeté. Sans doute, il n’y a pas de terme aux raisonnements et aux hypothèses, mais vivre d’abord, c’est choisir. Avouez-le, mon ami ; les vieilles gens craignent moins l’erreur que le risque.

— Comme je vous retrouve ! dit tendrement l’abbé Demange ; que votre cœur a peu changé ! Il me semble que je vous écoute encore dans notre cour de Saint-Sulpice, lorsque vous discutiez l’histoire des mystiques bénédictins — sainte Gertrude, sainte Meltchilde, sainte Hildegarde… — avec le pauvre P. de Lantivy. Vous souvenez-vous ? « Que me parlez-vous du troisième état mystique ? vous disait-il… De tous ces messieurs, vous êtes, d’abord, le plus friand au réfectoire et le mieux vêtu ! »

— Je me souviens, dit le curé de Campagne… Et tout à coup sa voix si calme eut un imperceptible fléchissement. Tournant la tête avec peine, dans l’épaisseur des coussins, vers la grande pièce déjà pleine d’ombre, et montrant d’un regard les meubles chéris :

— Il fallait s’échapper, dit-il. Il faut toujours s’échapper.

Mais aussitôt sa voix se raffermit et, de ce même ton d’impertinence dont il aimait à se