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Page:Bernanos - Sous le soleil de Satan, tome 1, 1926.djvu/10

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SOUS LE SOLEIL DE SATAN

fond d’un grand fauteuil de cuir, et dans l’antichambre de son redoutable adversaire, il mesura d’un coup son imprudence. La colère tombée ; « J’irais trop loin… », se dit-il.

Car il s’était cru capable de traiter cette affaire, comme beaucoup d’autres, en paysan finaud, sans amour-propre. Pour la première fois, la passion parlait plus haut, et dans une langue inconnue.

Jacques de Cadignan avait alors atteint son neuvième lustre. De taille médiocre, et déjà épaissie par l’âge, il portait en toute saison un habit de velours brun qui l’alourdissait encore. Tel quel, il charmait cependant, par une espèce de bonne grâce et de politesse rustique dont il usait avec un sûr génie. Comme beaucoup de ceux qui vivent dans l’obsession du plaisir, et dans la présence réelle ou imaginaire du compagnon féminin, quelque soin qu’il prît de paraître brusque, volontaire et même un peu rude, il se trahissait en parlant ; sa voix était la plus riche et nuancée, avec des éclats d’enfant gâté, pressante et tendre, secrète. Et il avait aussi d’une mère irlandaise des yeux bleu pâle, d’une limpidité sans profondeur, pleins d’une lumière glacée.

— Bonsoir, Malorthy, dit-il, asseyez-vous.

Malorthy s’était levé en effet. Il avait pré-