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L’IMPOSTURE

dernière absolution de sa main. Cela n’est plus possible. Il ne me paraît pas convenable de le déranger inutilement. Veuillez aussi m’excuser auprès de M. le curé de Saint-Paul. Voilà ma fin.

La couverture qu’il étreignait de ses dix doigts eut une ondulation imperceptible, puis se creusa. Elle le crut mort. Et tout à coup sa voix s’éleva de nouveau, extraordinairement haute et claire.

— Ma petite fille, dit-il, j’ai pris ce que vous m’avez donné.


Alors seulement elle s’aperçut qu’elle tremblait, d’un tremblement convulsif, intolérable. Dès qu’elle voulut le réprimer, il redoubla. Ce n’était pas la crainte, et non plus la pitié, c’était cela ensemble et quelque chose de plus, qui ressemblait à une satiété surnaturelle, à l’écœurement de l’âme elle-même. Depuis l’aube, elle veillait amoureusement cette agonie, attendant d’elle on ne sait quoi de plus céleste, un signe divin, pour lequel elle avait tenu ouverte son âme claire, et une déception inattendue, imprévisible, faisait pénétrer son amertume, irréparablement, à la source ignorée de sa joie. Elle n’y put tenir : elle se dressa, toujours tremblante, sa tête lumineuse baissée vers la terre, dans un solennel silence. Nulle parole ne sortit de ses lèvres, car elle venait de se placer en chancelant au-dessus de toute parole : toute parole eût désormais menti. Ce moribond avait été son espérance, son honneur, sa fierté, la chère sécurité de sa vie, et elle les perdait à la fois. Il s’enfuyait à la dérobée, comme un voleur. Qu’importe ! Le doute perfide avait passé sur elle, mais il l’eût tuée sans la ternir. Elle se