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D’UN CURÉ DE CAMPAGNE

moi, je le retarde tant que je peux. Les maux d’estomac sont généralement supportables, mais on ne peut rien imaginer de plus monotone, à la longue. L’imagination, peu à peu, travaille dessus, la tête se prend, et il faut beaucoup de courage pour ne pas se lever. Je cède d’ailleurs rarement à la tentation, car il fait froid.

J’ai donc décacheté l’enveloppe avec le pressentiment d’une mauvaise nouvelle — pis même — d’un enchaînement de mauvaises nouvelles. Ce sont des dispositions fâcheuses, évidemment. N’importe. Le ton de cette lettre me déplaît. Je la trouve d’une gaieté forcée, presque inconvenante, au cas probable où mon pauvre ami ne serait plus capable, momentanément du moins, d’assurer son service. « Tu es seul capable de me comprendre, » dit-il. Pourquoi ? Je me souviens que beaucoup plus brillant que moi, il me dédaignait un peu. Je ne l’en aimais que plus, naturellement.

Comme il me demande d’aller le voir d’urgence, je serai bientôt fixé.

♦♦♦ Cette prochaine visite au château m’occupe beaucoup. D’une première prise de contact dépend peut-être la réussite de grands projets qui me tiennent au cœur et que la fortune et l’influence de M. le comte me permettraient sûrement de réaliser. Comme toujours mon inexpérience, ma sottise et aussi une espèce de malchance ridicule compliquent à plaisir les choses les plus