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D’UN CURÉ DE CAMPAGNE

minables. Au régiment il aurait, selon l’expression de M. le comte, « frisé le conseil de guerre ». Un vicieux et un sournois, telle est la sentence.

Comme toujours des bruits qui courent, des faits qu’on interprète, rien de précis. Par exemple, il est certain que Simplice a servi plusieurs mois chez un ancien magistrat colonial en retraite, de réputation douteuse. J’ai répondu qu’on ne choisissait pas ses maîtres. M. le comte a levé les épaules et m’a jeté un regard rapide, de haut en bas, qui signifiait clairement : « Est-il sot, ou feint-il de l’être ? »

J’avoue que mon attitude avait de quoi le surprendre. Il s’attendait, je suppose, à des protestations. Je suis resté calme, je n’ose pas dire indifférent. Ce que j’endure me suffit. J’écoutais d’ailleurs ses propos avec l’impression bizarre qu’ils s’adressaient à un autre que moi — cet homme que j’étais, que je ne suis plus, ils venaient trop tard. M. le comte aussi venait trop tard. Sa cordialité m’a paru cette fois bien affectée, un peu vulgaire même. Je n’aime pas beaucoup non plus son regard qui va partout, saute d’un coin à l’autre de la pièce avec une agilité surprenante, et revient se planter droit dans mes yeux.

Je venais de dîner, la cruche de vin était encore sur la table. Il a rempli un verre, sans façon, et m’a dit : « Vous buvez du vin aigre, monsieur le curé, c’est malsain. Il faudrait tenir votre cruche bien propre, l’ébouillanter. »