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non seulement par gratitude pour mon article, mais pour une raison que je ne sais comment dire. Je prie le lecteur de m’en pardonner le ridicule. Il tenait, de sa race portugaise, la coquetterie du petit pied et lui attribuait le signe de sélection intellectuelle. Il avait observé que, par phénomène de nature, je pouvais appuyer sa théorie d’une preuve d’exception qui va jusqu’à me rendre la marche assez pénible pour m’en limiter l’exercice. En un mot, je ne trouve mesure de bas de chausses qu’à la pointure, plus qu’andalouse, des enfants de douze à treize ans, et cette difformité m’avait acquis un zélateur. Maxima in minimis, ce fut ma podométrie qui décida de la publication d’Enguerrande.

M. de Santa Anna Néry connaissait un brave homme venu expressément de Lyon à Paris pour faire de l’édition d’art, et qui cherchait de toutes parts un fort morceau d’écriture propre à lancer son entreprise. Je ne sais ce qu’il s’en alla lui dire de mon poème dont il n’avait vu que le titre sur le manuscrit au coin de ma table, mais quelques jours après l’excellent Frinzine (c’était le nom de l’éditeur), vint me demander de lui vendre Enguerrande en me traitant de : cher maître. Fort interloqué d’une telle requête et plus encore du titre, au moins prématuré, dont il la rehaussait, je ne pus d’abord que lui balbutier : — Mais, monsieur, ce sont des vers, triste marchandise. — Il m’apprit qu’il les adorait et que les éloges qu’il avait entendu Santa Anna Néry faire des miens l’avaient impérieusement décidé à la démarche. J’avais tout vu, comme on dit, dans ma vie, mais un éditeur aimant les vers, je dis : les aimant jusqu’à vouloir en publier, et cela du vivant même