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peaux de bête, très souples, et ses pieds faisaient un bruit léger en marchant. L’Homme avait les poignets larges, la peau bronzée, l’œil doux. Ils s’avancèrent timidement, gênée, comme fautifs, et quand la jeune fille apparut au fond de la salle ils dirent tous les deux ensemble : « C’est notre enfant ! »… Ils lui souriaient, et rougissaient d’orgueil paternel devant cette belle fille qui était la fleur de leur sang… Le vieux seigneur pâlit. Il se jeta sur une chaise, sentant que ses jambes tremblaient malgré lui. À l’instant même il eut la vision de l’épreuve qui lui était réservée. Cette fille d’adoption qu’il aimait comme ses propres filles, et qui était la dernière joie de sa vie, cette petite, si aimable et si douce, allait lui être enlevée !… Il ne répondit pas d’abord, il était suffoqué. Ces trois mots : « C’est notre enfant » le frappaient en plein cœur… Un silence effrayant suivit. Puis, la femme voyant que personne ne répondait, continua d’une voix émue : « C’est notre enfant. On la croyait mangée par les loups, mais l’autre jour, je l’ai vue passer dans le village, et je l’ai reconnue. Regardez sur son épaule gauche, elle a une marque de naissance. Oui, c’est mon enfant ! » reprit-elle d’une voix plus forte où tremblait une impatiente tendresse. Des larmes commençaient à jaillir de ses yeux. Elle joignait maintenant les mains dans une muette prière, et son regard, débordant d’amour ne pouvait se détacher du visage de son enfant. Il n’y avait plus à en douter, cette femme était bien la mère de Diana.

Le vieillard avait fermé les yeux. Il se recueillit longuement, retenant de ses mains frémissantes les battements de son cœur oppressé. Puis il se leva : sa décision était prise. Dans la noblesse et la dignité de son âme il ne pouvait pas refuser à ces gens le bonheur de reprendre leur enfant. « Va, dit-il, va, ma fille. Suis-les ! Ils t’aiment. Sois bonne pour eux. Dieu te récompensera !… » Les sanglots étouffaient sa voix. Il éleva la main pour bénir celle qu’il ne devait plus revoir. Puis ils partirent tous trois, et dans le chemin bordé de sombres et mystérieuses forêts, longtemps il les regarda disparaître, le cœur gonflé d’une inexprimable tristesse, et répétant les paroles du saint homme Job : « Seigneur, vous me l’avez donnée, vous me l’avez ôtée, que votre saint nom soit béni ! »…

Il mourut quelques années plus tard, et ne sut jamais ce qu’était devenue cette charmante enfant qui avait été sa fille d’adoption.