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Page:Baudelaire - L'Art romantique 1869.djvu/46

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nirs et d’anecdotes ; en somme, une parole nourrissante.

Quand il était excité par la contradiction, il se repliait momentanément, et au lieu de se jeter sur son adversaire de front, ce qui a le danger d’introduire les brutalités de la tribune dans les escarmouches de salon, il jouait pendant quelque temps avec son adversaire, puis revenait à l’attaque avec des arguments ou des faits imprévus. C’était bien la conversation d’un homme amoureux de luttes, mais esclave de la courtoisie, retorse, fléchissante à dessein, pleine de fuites et d’attaques soudaines.

Dans l’intimité de l’atelier, il s’abandonnait volontiers jusqu’à livrer son opinion sur les peintres ses contemporains, et c’est dans ces occasions-là que nous eûmes souvent à admirer cette indulgence du génie qui dérive peut-être d’une sorte particulière de naïveté ou de facilité à la jouissance.

Il avait des faiblesses étonnantes pour Decamps, aujourd’hui bien tombé, mais qui sans doute régnait encore dans son esprit par la puissance du souvenir. De même pour Charlet. Il m’a fait venir une fois chez lui, exprès pour me tancer, d’une façon véhémente, à propos d’un article irrespectueux que j’avais commis à l’endroit de cet enfant gâté du chauvinisme. En vain essayai-je de lui expliquer que ce n’était pas le Charlet des premiers temps que je blâmais, mais le Charlet de la décadence ; non pas le noble historien des grognards, mais de bel esprit de l’estaminet. Je n’ai jamais pu me faire pardonner.