Ouvrir le menu principal

Page:Baudelaire - L'Art romantique 1869.djvu/444

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Ainsi l’homme d’esprit moule le peuple, et le visionnaire crée la réalité. J’ai connu quelques malheureux qu’avait grisés Ferragus, et qui projetaient sérieusement de former une coalition secrète pour se partager, comme une horde se partage un empire conquis, toutes les fonctions et les richesses de la société moderne.

C’est cette lamentable petite caste que M. Léon Cladel a voulu peindre ; avec quelle rancuneuse énergie, le lecteur le verra. Le titre m’avait vivement intrigué par sa construction antithétique, et peu à peu, en m’enfonçant dans les mœurs du livre, j’en appréciai la vive signification. Je vis défiler les martyrs de la sottise, de la fatuité, de la débauche, de la paresse juchée sur l’espérance, des amourettes prétentieuses, etc… ; tous ridicules, mais véritablement martyrs, car ils souffrent pour l’amour de leurs vices et s’y sacrifient avec une extraordinaire bonne foi. Je compris alors pourquoi il m’avait été prédit que l’ouvrage me séduirait ; je rencontrais un de ces livres satiriques, un de ces livres pince-sans-rire, dont le comique se fait d’autant mieux comprendre qu’il est toujours accompagné de l’emphase inséparable des passions.

Toute cette mauvaise société, avec ses habitudes viles, ses mœurs aventureuses, ses inguérissables illusions, a déjà été peinte par le pinceau si vif de Murger ; mais le même sujet, mis au concours, peut fournir plusieurs tableaux également remarquables à des titres divers. Murger badine en racontant des choses souvent