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Page:Baudelaire - L'Art romantique 1869.djvu/38

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les empruntait à sa longue fréquentation du monde, — de lui-même, c’est-à-dire de son génie et de la conscience de son génie, — une certitude, une aisance de manières merveilleuse, avec une politesse qui admettait, comme un prisme, toutes les nuances, depuis la bonhomie la plus cordiale jusqu’à l’impertinence la plus irréprochable. Il possédait bien vingt manières différentes de prononcer « mon cher monsieur », qui représentaient, pour une oreille exercée, une curieuse gamme de sentiments. Car enfin, il faut bien que je le dise, puisque je trouve en ceci un nouveau motif d’éloge, E. Delacroix, quoiqu’il fût un homme de génie, ou parce qu’il était un homme de génie complet, participait beaucoup du dandy. Lui-même avouait que dans sa jeunesse il s’était livré avec plaisir aux vanités les plus matérielles du dandysme, et racontait en riant, mais non sans une certaine gloriole, qu’il avait, avec le concours de son ami Bonnington, fortement travaillé à introduire parmi la jeunesse élégante le goût des coupes anglaises dans la chaussure et dans le vêtement. Ce détail, je présume, ne vous paraîtra pas inutile ; car il n’y a pas de souvenir superflu quand on a à peindre la nature de certains hommes.

Je vous ai dit que c’était surtout la partie naturelle de l’âme de Delacroix qui, malgré le voile amortissant d’une civilisation raffinée ; frappait l’observateur attentif. Tout en lui était énergie, mais énergie dérivant des nerfs et de la volonté ; car, physiquement, il était frêle et délicat. Le tigre, attentif à sa proie, a moins de