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Page:Baudelaire - L'Art romantique 1869.djvu/369

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J’ai dit vanité du malheur. Il fut un temps où parmi les poëtes il était de mode de se plaindre, non plus de douleurs mystérieuses, vagues, difficiles à définir, espèce de maladie congéniale de la poésie, mais de belles et bonnes souffrances bien déterminées, de la pauvreté, par exemple ; on disait orgueilleusement : J’ai faim et j’ai froid ! Il y avait de l’honneur à mettre ces saletés-là en vers. Aucune pudeur n’avertissait le rimeur que, mensonge pour mensonge, il ferait meilleur pour lui de se présenter au public comme un homme enivré d’une richesse asiatique et vivant dans un monde de luxe et de beauté. Hégésippe donna dans ce grand travers antipoétique. Il parla de lui-même beaucoup, et pleura beaucoup sur lui-même. Il singea plus d’une fois les attitudes fatales des Antony et des Didier, mais il y joignit ce qu’il croyait une grâce de plus, le regard courroucé et grognon du démocrate. Lui, gâté par la nature, il faut bien l’avouer, mais qui travaillait fort peu à perfectionner ses dons, il se jeta tout d’abord dans la foule de ceux qui s’écrient sans cesse : Ô marâtre nature ! et qui reprochent à la société de leur avoir volé leur part. Il se fit de lui-même un certain personnage idéal, damné, mais innocent, voué dès sa naissance à des souffrances imméritées.

Un ogre, ayant flairé la chair qui vient de naître,
M’emporta, vagissant, dans sa robe de prêtre,
Et je grandis, captif, parmi ces écoliers,
Noirs frelons que Montrouge essaime par milliers.

Faut-il que cet ogre (un ecclésiastique) soit vraiment