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Page:Baudelaire - L'Art romantique 1869.djvu/344

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léger mépris de la correction, du poli et du fini, qui suffirait à lui seul pour constituer une décadence.

Dans la Tentation (son premier poëme, supprimé dans les éditions postérieures de ses Iambes), il avait montré tout de suite une grandeur, une majesté d’allure, qui est sa vraie distinction, et qui ne l’a jamais abandonné, même dans les moments où il s’est montré le plus infidèle à l’idée poétique pure. Cette grandeur naturelle, cette éloquence lyrique, se manifestèrent d’une manière éclatante dans toutes les poésies adaptées à la révolution de 1830 et aux troubles spirituels ou sociaux qui la suivirent. Mais ces poésies, je le répète, étaient adaptées à des circonstances, et, si belles qu’elles soient, elles sont marquées du misérable caractère de la circonstance et de la mode. Mon vers, rude et grossier, est honnête homme au fond, s’écrie le poëte ; mais était-ce bien comme poëte qu’il ramassait dans la conversation bourgeoise les lieux communs de morale niaise ? Ou était-ce comme honnête homme qu’il voulait rappeler sur notre scène la Melpomène à la blanche tunique (qu’est-ce que Melpomène a à faire avec l’honnêteté ?) et en expulser les drames de Victor Hugo et d’Alexandre Dumas ? J’ai remarqué (je le dis sans rire) que les personnes trop amoureuses d’utilité et de morale négligent volontiers la grammaire, absolument comme les personnes passionnées. C’est une chose douloureuse de voir un poëte aussi bien doué supprimer les articles et les adjectifs possessifs, quand ces monosyllabes ou ces dissyllabes le gênent, et em-