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Page:Baudelaire - L'Art romantique 1869.djvu/284

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a été charmant. L’interprète des vengeances, le terrible Hamlet, est devenu le plus délicat, le plus affectueux des époux ; il a orné l’amour conjugal d’une fleur de chevalerie exquise. Sa voix solennelle et distinguée vibrait comme celle d’un homme dont l’âme est ailleurs que dans les choses de ce monde ; on eût dit qu’il planait dans un azur spirituel. Il y eut unanimité dans l’éloge. Seul, M. Janin, qui avait si bien loué le comédien il y a quelques années, voulut le rendre solidaire de la mauvaise humeur que lui causait la pièce. Où est le grand mal ? Si M. Janin tombait trop souvent dans la vérité, il la pourrait bien compromettre.

Insisterai-je sur cette qualité exquise du goût qui préside à l’arrangement des costumes de Rouvière, sur cet art avec lequel il se grime, non pas en miniaturiste et en fat, mais en véritable comédien, dans lequel il y a toujours un peintre ? Ses costumes voltigent et entourent harmonieusement sa personnalité. C’est bien là une touche précieuse, un trait caractéristique qui marque l’artiste, pour lequel il n’y a pas de petites choses.

Je lis dans un singulier philosophe quelques lignes qui me font rêver à l’art des grands acteurs :

« Quand je veux savoir jusqu’à quel point quelqu’un est circonspect ou stupide, jusqu’à quel point il est bon ou méchant, ou quelles sont actuellement ses pensées, je compose mon visage d’après le sien, aussi exactement que possible, et j’attends alors pour savoir