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Page:Baudelaire - L'Art romantique 1869.djvu/283

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sible d’être mauvais, c’est-à-dire qu’ils ne sauraient jamais déplaire.

Quelque prodigieux que Rouvière se soit montré dans l’indécis et contradictoire Hamlet, tour de force qui fera date dans l’histoire du théâtre, je l’ai toujours trouvé plus à son aise, plus vrai dans les personnages absolument tragiques ; le théâtre d’action, voilà son domaine. Dans Mordaunt, on peut dire qu’il illuminait véritablement tout le drame. Tout le reste pivotait autour de lui ; il avait l’air de la Vengeance expliquant l’Histoire. Quand Mordaunt rapporte à Cromwell sa cargaison de prisonniers voués à la mort, et qu’à la paternelle sollicitude de celui-ci, qui lui recommande de se reposer avant de se charger d’une nouvelle mission, Rouvière répondait, en arrachant la lettre de la main du protecteur avec une légèreté sans pareille : Je ne suis jamais fatigué, monsieur ! ces mots si simples traversaient l’âme comme une épée, et les applaudissements du public, qui est dans la confidence de Mordaunt et qui connaît la raison de son zèle, expiraient dans le frisson. Peut-être était-il encore plus singulièrement tragique quand, son oncle lui débitant la longue kyrielle des crimes de sa mère, il l’interrompait à chaque instant par un cri d’amour filial tout assoiffé de sang : Monsieur, c’était ma mère ! Il fallait dire cela cinq ou six fois ! et à chaque fois c’était neuf et c’était beau.

On était curieux de voir comment Rouvière exprimerait l’amour et la tendresse dans Maître Favilla. Il