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Page:Baudelaire - L'Art romantique 1869.djvu/243

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échappé de la grotte de Vénus, se retrouvera dans la vie véritable, entre le son religieux des cloches natales, la chanson naïve du pâtre, l’hymne des pèlerins et la croix plantée sur la route, emblème de toutes ces croix qu’il faut traîner sur toutes les routes. Dans ce dernier cas, il y a une puissance de contraste qui agit irrésistiblement sur l’esprit et qui fait penser à la manière large et aisée de Shakespeare. Tout à l’heure nous étions dans les profondeurs de la terre (Vénus, comme nous l’avons dit, habite auprès de l’enfer), respirant une atmosphère parfumée, mais étouffante, éclairée par une lumière rose qui ne venait pas du soleil ; nous étions semblables au chevalier Tannhäuser lui-même, qui, saturé de délices énervantes, aspire à la douleur ! cri sublime que tous les critiques jurés admireraient dans Corneille, mais qu’aucun ne voudra peut-être voir dans Wagner. Enfin nous sommes replacés sur la terre ; nous en aspirons l’air frais, nous en acceptons les joies avec reconnaissance, les douleurs avec humilité. La pauvre humanité est rendue à sa patrie.

Tout à l’heure, en essayant de décrire la partie voluptueuse de l’ouverture, je priais le lecteur de détourner sa pensée des hymnes vulgaires de l’amour, tels que les peut concevoir un galant en belle humeur ; en effet, il n’y a ici rien de trivial ; c’est plutôt le débordement d’une nature énergique, qui verse dans le mal toutes les forces dues à la culture du bien ; c’est l’amour effréné, immense, chaotique, élevé jus-