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Page:Baudelaire - L'Art romantique 1869.djvu/165

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armoires se sont enfouis ces admirables échantillons de la plus pure Beauté française ? Je l’ignore ; sans doute dans quelque région mystérieuse située bien loin du faubourg Saint-Germain ou de la Chaussée-d’Antin, pour parler comme la géographie de MM. les Chroniqueurs. Je sais bien qu’il n’est pas un homme de lettres, pas un artiste un peu rêveur, dont la mémoire ne soit meublée et parée de ces merveilles ; mais les gens du monde, ceux-là mêmes qui se sont enivrés ou ont feint de s’enivrer avec les Méditations et les Harmonies, ignorent ce nouveau trésor de jouissance et de beauté.

J’ai dit que c’était là un aveu bien cuisant pour un cœur français ; mais il ne suffit pas de constater un fait, il faut tâcher de l’expliquer. Il est vrai que Lamartine et Victor Hugo ont joui plus longtemps d’un public plus curieux des jeux de la Muse que celui qui allait s’engourdissant déjà à l’époque où Théophile Gautier devenait définitivement un homme célèbre. Depuis lors, ce public a diminué graduellement la part légitime de temps consacrée aux plaisirs de l’esprit. Mais ce ne serait là qu’une explication insuffisante ; car, pour laisser de côté le poëte qui fait le sujet de cette étude, je m’aperçois que le public n’a glané avec soin dans les œuvres des poëtes que les parties qui étaient illustrées (ou souillées) par une espèce de vignette politique, un condiment approprié à la nature de ses passions actuelles. Il a su l’Ode à la Colonne, l’Ode à l’Arc de Triomphe, mais il ignore les parties mystérieuses, ombreuses, les plus charmantes de Victor Hugo. Il a sou-