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[À M. Antony Bruno[1]].

Vous avez, compagnon dont le cœur est poète,
Passé dans quelque bourg tout paré, tout vermeil,
Quand le ciel et la terre ont un bel air de fête,
Un dimanche éclairé par un joyeux soleil ;

Quand le clocher s’agite et qu’il chante à tue-tête,
Et tient dès le matin le village en éveil,
Quand tous pour entonner l’office qui s’apprête,
S’en vont, jeunes et vieux, en pimpant appareil ;

Lors, s’élevant au fond de votre âme mondaine,
Des tons d’orgue mourant et de cloche lointaine
Vous ont-ils pas tiré malgré vous un soupir ?

Cette dévotion des champs, joyeuse et franche,
Ne vous a-t-elle pas, triste et doux souvenir,
Rappelé qu’autrefois vous aimiez le dimanche ?

[1840.]



Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre[2].
La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre.
Insensible aux regards de l’univers moqueur,
Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.

Pour avoir des souliers elle a vendu son âme,
Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,
Je tranchais du tartufe et singeais la hauteur,
Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.

  1. La Monde illustré, 4 novembre 1871, communication de M. Antony Bruno, à qui l’auteur avait donne ce sonnet en 1840.
  2. Cette pièce a paru pour la première fois dans un numéro de Paris à l’eau-forte (17 octobre 1875), — moins les vers 19 à 24, qui ont été rétablis par la Jeune France (janvier-février 1884).
    Une note de la rédaction de Paris à l’eau-forte mentionne qu’elle figure sur l’album de M. A. Buchon.