Page:Baudelaire - Œuvres posthumes, I, Conard, 1939.djvu/17

Cette page n’a pas encore été corrigée


Grand ange qui portez sur votre fier visage
La noirceur de l’Enfer d’où vous êtes monté ;
Dompteur féroce et doux qui m’avez mis en cage

Pour servir de spectacle à votre cruauté,

Cauchemar de mes nuits, Sirène sans corsage,
Qui me tirez, toujours debout à mon côté,
Par ma robe de saint ou ma barbe de sage
Pour m’offrir le poison d’un amour effronté

DAMNATION

Le banc inextricable et dur,
La passe au col étroit, le maëlstrom vorace,
Agitent moins de sable et de varech impur

Que nos cœurs où pourtant tant de ciel se reflète ;
Ils sont une jetée à l’air noble et massif,
Où le phare reluit, bienfaisante vedette,
Mais que mine en dessous le taret corrosif ;

On peut les comparer encore à cette auberge,
Espoir des affamés, où cognent sur le tard,
Blessés, brisés, jurant, priant qu’on les héberge,
L’écolier, le prélat, la gouge et le soudard.

Ils ne reviendront pas dans les chambres infectes ;
Guerre, science, amour, rien ne veut plus de nous.
L’âtre était froid, les lits et le vin pleins d’insectes ;
Ces visiteurs, il faut les servir à genoux !

SPLEEN.