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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 9, 1922.djvu/380

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abandonner… Ai-je bien fait de respecter vos derniers scrupules ? Vous me disiez : « Non ! là-bas, là-bas… » Et ce là-bas était murmuré comme une plainte, un gémissement.


FRÉDÉRIQUE.

Que voulez-vous ! On n’a pas été impunément plus de vingt ans une honnête femme… il vous en reste une habitude effrayante !… il faut ce soir que je fasse table rase de tout mon passé, de mes luttes d’autrefois, de mes idées, de mes pudeurs, même de ma religion… Songez donc !…


JULIEN.

C’est un grand soir, ma chérie… Comme il est émouvant pour nous deux !… Quelle date !… Six ans ont passé… oui… de lutte, de reniement, de faiblesse… tout le roman inutile du refus… et nous voici, dans cette chambre, aussi naïfs, aussi gauches et tremblants qu’au premier jour, qu’au premier rendez-vous !… Tenez, au fond, vous aviez raison : dans l’atmosphère de Paris, de cet hôtel, un pareil moment eût été gâché… À quoi bon avoir attendu six ans et voler à la vie tout à coup quelques minutes précipitées ? Vous êtes trop délicate pour ne pas l’avoir senti. C’est navrant, en effet, les hôtels… avec des bruits dans les couloirs, des gens pressés, des domestiques, des bagages !… Ici, nous sommes maîtres de nous, des heures, des choses !… Nous rentrons dans la nature, tout simplement en nous aimant.

(Il veut la saisir.)

FRÉDÉRIQUE, (doucement.)

Laissez !… Laissez-moi encore… un peu… quelques instants…

(Elle s’appuie à la cheminée, la tête exprès baissée, dans un sentiment de gêne que l’heure soit arrivée et ne puisse plus être reculée. Il l’embrasse sur la nuque.)