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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 9, 1922.djvu/124

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qui font de nous deux êtres très proches, et qui se sont peut-être toujours connus… C’est assez grand…


BOUGUET.

Oui, c’est très grand… Alors, à quoi servirait donc cette parenté mystérieuse, si elle ne nous donnait pas le droit de brûler les étapes de l’amitié et de parvenir, d’un coup, à ce plan de confiance ou d’aveu que je réclame ? En des domaines très proches, ceux de la recherche et de l’idée, nous sommes déjà de la famille.


HERNERT.

Mais, moi, je suis le néophyte. Je suis le nouveau venu. Vous, vous avez toujours vécu dans la pensée, moi pas. Je suis parti des sens. Oui, j’ai été un sensuel jusqu’à trente ans ; puis, après les sens, j’ai traversé les sentiments… Aujourd’hui, je suis parvenu à la pensée et je me suis livré à elle complètement… Ceux qui comprennent le mieux imaginent que j’ai traversé ces trois cercles successifs : les sens, les sentiments et les idées, par un enchaînement tout naturel. Du tout, c’est à un grand à-coup que je le dus. Il fut simple. Vous, vous pouvez savoir…


BOUGUET.

Dites, dites… Je vous en prie…


HERNERT.

Depuis des années je cachais un amour tranquille et heureux… un amour sans publicité qui a pourtant alimenté dix ans de ma vie, dix ans !… Tout à coup, en un jour, en une soirée, dans les solitudes vertes de Normandie où je vivais, ç’a été l’effondrement, la rupture la plus atroce, — les saletés révélées, le cri furieux de la haine… La désillusion se reportait sur tout mon passé et,