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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 7, 1922.djvu/175

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mal joué votre partie, car si vous aviez été femme plus tôt… vous auriez eu le temps de savoir que la jalousie accroît le désir, que la jalousie est torturante, et que la pensée qu’un inconnu vient de me dépouiller de toutes mes joies, c’est une pensée insoutenable, à la fois ardente et terrible !… Car, en faisant cet aveu, vous venez d’évoquer pour moi des images, de préciser en moi des désirs, des possessions que je n’avais pas osé me préciser, tant que je vous convoitais idéalement, presque chastement… Je vous en veux horriblement, j’en souffre… mais je viens de découvrir ceci, que je ne partirai pas de votre existence ! J’y suis tout à coup décidé !… Mais oui !… On ne quitte pas ainsi l’être qu’on a aimé !… Je vous plains, je vous hais à la fois, — mais j’étancherai la soif que j’ai de vous !…


THYRA.

Malheureux, c’est bien cela qu’il ne faut pas. C’est cela que je redoute au-dessus de tout, car, cette soif apaisée, que restera-t-il de nous !… Ce n’est pas le Philippe habituel que je connais, qui me parle en ce moment ! Je le vois à toute l’expression de votre visage ! C’est un mâle blessé qui oublie jusqu’à la raison première, jusqu’à la cause de toute cette tragédie… qui oublie que je porte la mort en moi ! Dans votre fureur aveugle vous ne vous rappelez même plus cela !… Vous voyez la déception, pas la détresse ! Pourtant je suis condamnée !… Voilà la grande nouvelle !… L’autre n’est rien auprès de celle-là… Évoquez tout l’avenir… Un peu d’imagination, voyons !… Représentez-vous que mes jours connaîtront la décrépitude, la déchéance plus dégradante que tout ! Je n’aurais plus besoin que de pitié !… Moi !