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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 5, 1922.djvu/83

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LOLETTE, (se jetant à son cou.)

Pierrot !… (Ils pleurent.) Tu as tant souffert que ça !


BERNIER.

Et toi donc, pauv’petiot !


LOLETTE.

Et on n’avait jamais osé se dire ces choses-là !


BERNIER.

Non, on ne se dit pas tout… On garde des choses au fond de soi. Il faut des jours comme celui-ci… de grands… de très grands bonheurs, pour que ça remonte à la surface… Oh ! mais, c’est bon à se rappeler, maintenant, les sales souvenirs ! Enfin, nous voilà sur le tremplin… ouf ! Ah ! j’en ai eu des rages, des colères sourdes, va ! les jours où je me promenais dans ce Paris, tout ce Paris, dont on entend les roulements derrière les vitres du palais… quand j’allais parmi la poussière des équipages, du luxe, du bonheur, dans ces Champs-Élysées, respirer tout ça en larges bouffées, avec, dans les yeux, dans les doigts, la faim de toutes les matières riches… oui, la joie que j’ai toujours eue des belles matières, du satin, de la soie, des chairs fines, des fleurs chères… l’envie de caresser de la paume, en passant, le bois laqué des automobiles, les chapeaux des femmes, toute cette ivresse de la puissance heureuse… Et, alors, moi, j’allais là-dedans et je leur disais : Passez toujours, passez dans votre poussière, je serai un des maîtres de ce Paris-là et il tiendra dans ma main…