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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 5, 1922.djvu/179

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BERNIER.

Ah ! pardon ! parle d’amour, si tu veux, ne parle pas de devoir, ou alors c’est autre chose !… Je t’ai façonnée, oui, je t’ai aidée dans la montée sociale ; je te laisse à un niveau supérieur qui te servira de tremplin. La vie est plus riche en ressources que tu ne le crois. Tu peux te refaire une société, retrouver, comme tout le monde, ici-bas, un amour meilleur que le mien, et beaucoup, beaucoup plus heureux.


LOLETTE, (avec un cri déchiré.)

Ah ! c’est moi que tu as condamnée, je le sens bien… Ton choix est fait. Va, sois heureux avec elle, mauvais cœur !… Ce ne sera jamais l’amour de Loulou… de ta petite Loulou… de ton pauvre va-nu-pieds. Ce que nous avons été, on ne l’est pas deux fois !… Je t’ai eu, va, comme elle ne t’aura pas, car j’ai eu ta jeunesse, ta misère, car nous avons traîné la guenille ensemble. C’était le bon temps, ça… quand tu avais des pantalons effrangés et qu’il n’y avait pas quatre chemises dans ton tiroir… Ah ! dame, ça n’a pas toujours été le monsieur chic que vous connaissez !… C’était la purée, la purée noire… Vous ne vous seriez pas payé le béguin, allez ! Il fallait pour ça une femme comme moi… et moi je l’aimais bien… on était fait l’un pour l’autre. Je lui ai donné mes bonnes années… Je lui aurais donné toute ma vie… Ah ! Pierre, Pierre, qu’est-ce que tu as fait ? Elle pleure, effondrée.


BERNIER.

Ma pauvre fille, si tu savais, j’éprouve un déchirement sans bornes, sans bornes !…