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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 4, 1922.djvu/51

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(Ils sont immobiles près de la cheminée. Lui se chauffe le dos, distraitement, debout. Elle, est assise et joue avec ses bagues progressivement dans la rêverie.)

SUZANNE.

Où sont-ils en ce moment ? Que vont-ils devenir, ces deux pauvres êtres, dans le grand Paris ?… Ils doivent être maintenant à se serrer les bras sous leur parapluie ouvert… Elle va attendre peut-être douze tramways avec patience et bonheur. Et encore elle a ses robes de jeune fille de bonne façon ; mais songe, quand le stock sera épuisé, quand les robes s’élimeront, quand tout ce petit vernis qui la protège va craquer… L’effroyable chose !…


ROGER.

Bah ! ce sera une recrue de plus pour Cythère, et tout finira le mieux du monde pour le bonheur des hommes.


SUZANNE.

Qui peut savoir ? En tout cas, comme c’est autre chose que nous !… Plus j’y réfléchis, plus je suis impressionnée… cette petite Grâce ! (Tout à coup.) Tiens, au fond, tu ne m’aimes pas !


ROGER, (éclatant cette fois de rire.)

Ah çà, c’est bien !… cette conclusion inattendue !… Tiens, embrasse-moi pour la bonne parole.

(Il l’embrasse.)

SUZANNE, (se dégageant.)

Je vivrais cent ans, Roger, que je n’oublierais pas le spectacle de ces deux pauvres dos s’en allant ainsi, vers la vie, vers la vie misérable.