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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 4, 1922.djvu/50

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SUZANNE.

Roger, Roger, ne ris pas… Je t’assure, il y a autre chose chez cette petite bonne femme… un joli sacrifice qu’elle porte dans ses grands yeux, avec de la gravité presque joyeuse… C’est étrange, Roger, réfléchis… où ils sont, ce qu’ils vont devenir ; et pourtant, ils n’ont pas l’air tristes. En voilà une qui a tout abdiqué, tout espoir d’être heureuse, et, regarde, elle mendie presque pour son homme, qui est son aîné de beaucoup, sans aucune honte, elle qui pouvait hier faire la charité. Quelle simplicité il y a dans sa manière de quémander, comme si elle n’avait fait que ça toute sa vie ! J’étais gênée de mon luxe, de mes fleurs, de mon appartement, pendant qu’elle parlait, et j’avais bien tort d’être gênée. Elle n’a pas vu tout cela… Elle venait demander quelque chose pour lui… humble comme ces chiens qui n’attendent, pour partir, que le morceau de pain qu’ils convoitent… Tu n’as pas remarqué ? quand elle a vu que ça marchait, ses yeux se sont mis à pétiller de bonheur. Ah ! quel héroïsme, peut-être, Roger, quel étrange héroïsme, tout de même, si fou qu’il soit, et quelles figures de bourgeois l’on se sent, quand il traverse tout à coup, cet héroïsme, votre salon, vos meubles… vos lumières… une seconde… Je suis troublée…


ROGER, (qui ne rit plus.)

Oui… Ce sont ceux qui ne rigolent pas avec l’amour…