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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 3, 1922.djvu/75

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sortons ensemble. (Il lui tend son chapeau.) Et puis, en vérité, prince, je comprends vos scrupules, mais vous êtes dans un état d’agitation disproportionné. Ce sont les hasards de la vie…


NEKLUDOFF.

Oh ! c’est que vous ne pouvez pas me comprendre… Pour comprendre, il faudrait que vous sachiez ce qu’a été pour moi cette petite servante aux doux yeux… Il faudrait que vous sachiez ce qu’a été Katucha dans le fond mystérieux de mon enfance. Katucha, qui, une nuit de Pâques, m’avait si innocemment regardé de ses yeux amoureux tout brillants de bonheur et de rêve. Tableau charmant, morceau de vie délicieuse découpé dans mon souvenir, là-bas, Katucha !… Je n’ai jamais pu penser à ce visage évanoui sans que toute ma tristesse se soit enfuie… Et pendant que je réfléchissais, accablé, tout d’un coup… oh ! pensez à cela !… ses deux yeux avec leur étrange regard se sont fixés sur moi ; ses deux yeux noirs me regardaient. C’était affreux. Je me disais : elle m’a reconnu, et machinalement j’allais me lever, parler, je ne sais pas… mais non… les yeux se portèrent ailleurs, passèrent : elle ne m’avait pas reconnu. Il y avait quelque chose de si extraordinaire dans l’expression, de si navrant dans ce regard !… et à côté de cette tête de prisonnière, malgré moi, je juxtaposais la petite tête d’autrefois avec la coiffe et le nœud rouge dans les cheveux, si jolie que le soleil m'en paraissait plus beau… et pendant qu’elle m'a regardé ainsi, j'avais envie de me lever et de