Ouvrir le menu principal

Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 3, 1922.djvu/301

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


lement, je ne sais pas, moi… c’est allé si vite, ces quinze dernières années !… La vie est si courte, mon Dieu ! cela va, cela va… Il me semble que c’est d’hier que je t’ai eu… Je te vois encore petit, comme ça… avec tes cheveux dans le dos. Mon Dieu ! on n’a pas le temps de se retourner, de comprendre ce qui se passe… Est-ce que je sais, moi, seulement, ce qui me tombe là, au plein milieu de ma vie ?… On m’a mariée à ton père, toute jeune… et ensuite, les années ont filé, filé, c’est effrayant !… Te voilà grand, maintenant ; je vais bientôt te conduire à l’église, et il me semble que c’est moi qui en sors, que j’ai toute la vie devant moi, que ça commence… Ah ! on devrait se cacher, je le sais bien, de ses enfants, tant qu’on est capable d’être encore une amante… les enfants ne devraient pas savoir… Je te demande pardon, alors, Richard, si je te scandalise ; mais ce n’est pas ma faute… J’ai un printemps en retard… tu sais, ça arrive… regarde… nous en parlions hier, tu te souviens ? Il y a des oiseaux qui se mettent à bâtir leur nid très tard… On se dit : « Sont-ils bêtes ! Voilà l’automne ! » Il faut nous excuser ; c’est une erreur de saison… Vois en ta mère une chose fragile et désolante. Ferme les yeux, mon petit, si je t’offusque… Moi, j’ai un médaillon où il y a des cheveux de maman quand elle avait vingt ans… des cheveux blonds, exquis… ça m’a toujours presque choquée : ils sentent les baisers, ces cheveux… Il faut oublier ça, vois-tu, c’est des impressions… et penser que, si rien de tout cela n’est bien fameux, il faut être bon tout de même,