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Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 3, 1922.djvu/132

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NEKLUDOFF, pendant qu’on entend toujours la Maslowa.

Ah ! mon ami, c’est une créature morte à jamais !… Ah ! comme la vie nous domine ! Je m’imaginais naïvement qu’elle allait en me retrouvant tomber à genoux… Elle n’a vu en moi qu’un client… elle m’a accueilli d’un sourire et d’une œillade écœurants, puis un flot de haine lui est monté à la gorge, elle m’a craché son souffle de femme ivre avec des mots hideux… Ah ! quelle nausée !


NIKHINE.

Comment pouvait-il en être autrement ? C’était folie de supposer autre chose. Vous vous engagiez dans une voie fausse contre tout bon sens. Ce serait absurde (Montrant la Maslowa.) ; voilà la vérité, tenez… Reculez. Il en est temps encore.

(La Maslowa se traîne jusqu’à sa boite où elle s’assied, écroulée et pleurante.)

NEKLUDOFF.

Que dites-vous ?… Mais pour la première fois, au contraire, se dresse devant moi toute l’immensité de ma responsabilité devant Dieu. Je sens que c’est à cette minute que doit se faire le choix décisif de ma route… et toute ma vie va dépendre de mon acte… Elle a peut-être tué le souvenir à coups de pierres, la malheureuse… peut-être dort-il en elle, au fond, prêt à ressusciter… Laissez, laissez… je suis ici pour elle… et pour l’idée !… (Se rapprochant de Maslowa affalée sur ses genoux et prostrée avec encore des sanglots de fin d’ivresse dans la gorge. Il parle très doucement.)